Fjord : le bruit sourd de l’avalanche
Date de publication : 27.05.26
Retour sur la Palme d’or du 79e Festival de Cannes : Fjord de Cristian Mungiu
Anatomie d’une communauté
Brisons la glace et disons le tout de suite : Fjord rappelle, à bien des égards, Anatomie d’une chute (2023), la Palme d’or de Justine Triet. Dans les deux films, il est question de la manière dont un procès scrute chaque détail de l’intimité des individus, au point, parfois, de nous faire perdre de vue son objectif fondamental. Dans le film de Justine Triet, il s’agit de découvrir la vérité sur les circonstances d’un décès et dans celui de Cristian Mungiu, de protéger des enfants. Pourtant, dans ces œuvres, le procès dépasse la justice individuelle et devient un lieu où l’on juge non seulement les faits, mais aussi les mœurs et les croyances. Fjord ne cherche pas à enquêter sur une chute mortelle dans la neige, mais plutôt sur l’avalanche qui ensevelit peu à peu une famille.
Dès la première scène du film, Cristian Mungiu annonce la couleur : le récit sera froid, inconfortable, énigmatique. À nous d’ouvrir grand nos yeux et notre esprit, pour tenter de sonder les eaux saumâtres du fjord. Le cinéaste nous plonge dans l’intimité d’une famille, alors que les enfants s’apprêtent à prendre le bus pour leur premier jour dans une nouvelle école. « Va faire un câlin à Papa » suggère Lisbet (Renate Reinsve) à sa fille Elia (Vanessa Ceban), qui s’exécute sans conviction, se heurtant à la froideur de son père, Mihai (Sebastian Stan). Une dispute a-t-elle eu lieu ? Nous laissant à nos spéculations, Cristian Mungiu installe une ambiance à la fois solennelle et chargée de tensions invisibles. On observe ensuite l’intégration de cette famille très pieuse, au sein d’une communauté qui se veut progressiste. Lorsqu'une enseignante découvre des ecchymoses sur le corps d’Elia, les habitants du village se questionnent : l’éducation traditionnelle adoptée par Lisbet et Mihai pourrait-elle en être la cause ?
Deux mondes dans un miroir d’eau glacée
Accusés de mauvais traitements par les services norvégiens de protection de l'enfance, Lisbet et Mihai sont séparés de leurs enfants, y compris du plus jeune d’entre eux, qui n’est encore qu’un nourrisson. Débute alors un périple judiciaire sous tension, que le cinéaste refuse de rendre manichéen. Entre aveux, prises de conscience, dérives et abus, le scénario de Cristian Mungiu ne se contente pas d’une confrontation entre deux mondes. Il questionne ce qu’il advient d’une société trop certaine d’être progressiste, incapable de remettre en question la légitimité de ses institutions. « En un sens, nos opinions personnelles se sont radicalisées et ont fini par donner lieu à des regards diamétralement opposés sur la société et par favoriser la résurgence des extrêmes dans la vie publique. [...] J’aurais l’impression d’avoir échoué si Fjord ne faisait que confirmer au spectateur les idées qu’il avait avant de voir le film. » a d’ailleurs déclaré le cinéaste dans la note d’intention publiée par Le Pacte.
Si la violence est au centre du film, elle n'est jamais montrée frontalement : on la suspecte, on la devine et on l’entend notamment à travers la question du langage qui est aussi au cœur du film. Dans Fjord, les personnages s’expriment en roumain, en norvégien ou en anglais, et se heurtent souvent aux limites des mots pour exprimer leurs divergences. Dans ce monde où les adultes se déchirent, les enfants, eux, tissent des liens profonds sans se soucier de leurs différences. Cristian Mungiu signe un récit impressionnant de maîtrise, qui met en lumière une fracture sociétale et la nécessité d’écouter les autres, au-delà de les entendre.
Marie Serale
Date de sortie du film Fjord de Cristian Mungiu : le 19/08/2026