The Mastermind : portrait d’un apprenti escroc à la dérive

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Date de publication : 04.02.26

En mai 2025, Kelly Reichardt, réalisatrice, scénariste, monteuse et figure du cinéma indépendant américain, présentait pour la seconde fois (après Showing Up en 2022) un film en compétition au Festival de Cannes. Dans The Mastermind, on suit le parcours d’un menuisier au chômage rêvant de devenir un grand trafiquant d’art, dans le Massachusetts des années 1970. Une œuvre fascinante qui revisite le genre du film de braquage en explorant les choix de son anti-héros et leurs conséquences.

Une vie rêvée en huit minutes

Faussement nonchalant, précis et minutieux : c’est ainsi que James Blaine Mooney (Josh O’Connor) nous apparaît au début du film. Le front plissé, il arpente une salle d’exposition du Framingham Museum of Art, qu’il semble connaître par cœur, tandis que son épouse, Terri (Alana Haim), écoute d’une oreille l’énigme que son fils tente de lui poser. La véritable énigme se trouve pourtant dans le visage de James : quels tourments voilent ses yeux et que dissimule son attitude désinvolte ? Le voilà qui dérobe habilement une statuette enfermée dans une vitrine, comme pour nous impressionner. Et s’il tentait quelque chose de plus grand ? S’il organisait un casse en plein jour pour subtiliser des tableaux d’Arthur Dove ? Après avoir motivé ses complices avec de l’argent emprunté à sa mère, il échafaude un plan : en huit minutes, le tour sera joué. Il ne nous faut pas beaucoup plus de temps pour en avoir le cœur net : The Mastermind est bien plus qu’un film de braquage.

Pour sonder l’esprit de son protagoniste, Kelly Reichardt nous plonge dans l’ambiance automnale d’une banlieue du Massachusetts, à travers une superbe image aux tons bruns et au grain rétro. Les morceaux de jazz riches en percussions composés par Rob Mazurek développent un état de tension prolongé sans résolution, à l’image des tourments de James. Père de famille au chômage, fils incapable de répondre aux attentes de la bourgeoisie dans laquelle il a grandit, le héros de The Mastermind rêve d’un nouveau souffle. Attiré par l’argent facile, il se rend vite compte que vendre des tableaux volés n’est pas une mince affaire. Mais l’appât du gain est-elle la seule motivation de James ? Cherche-t-il à défier l’autorité de son père, juge de la ville, ou simplement à exister dans une Amérique perdue ? Tout au long du film et notamment au cours d’une longue séquence où l’on observe James cacher les tableaux dans une porcherie, Kelly Reichardt déconstruit la figure du cerveau dans les films de casse. Plutôt que de nous montrer un protagoniste qui développe et exécute son plan avec méthode, elle s’intéresse à la dure réalité et à l’échec. 

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Errer au son des percussions

Dans la seconde partie de The Mastermind, la cinéaste dévoile une dimension plus sombre de son récit. Alors que l’automne laisse place à l’hiver, James, suspecté par la police, entame une cavale sans retour. Après un court séjour chez des amis à la campagne, il est contraint de reprendre la route, plus seul que jamais. Bien que plusieurs indices évoquant la guerre du Vietnam soient présents dès le début du film, elle ne semble jamais aussi proche qu’à ce moment du récit. James semble complètement dépassé par son époque et incapable d’y trouver du sens. Même l’euphorie suscitée par son coup d’éclat chez son ami Fred (l’excellent John Magaro) lui paraît insignifiante. Alors qu’il rêvait de devenir un grand stratège, le protagoniste de The Mastermind enchaîne les décisions malheureuses dans une partie d’échecs où tout semble joué d’avance.

Avec The Mastermind, Kelly Reichardt signe le portrait tout en finesse d’un homme qui croit pouvoir ignorer le chaos du monde qui l’entoure, mais que la réalité finit toujours par rattraper. La cinéaste nous offre, une fois de plus, un film qui refuse le spectaculaire, infuse peu à peu en nous et continue de révéler sa puissance longtemps après le visionnage.

Marie Serale

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