Joshua Safdie, Supreme New-Yorkais

Josh Safdie et Timothée Chalamet sur le tournage de "Marty Supreme" ©A24

Date de publication : 24.02.26

Joshua Safdie, qui, en duo avec son frère Benny, est devenu un réalisateur majeur du cinéma indépendant américain, est de retour sur nos écrans, en solo cette fois, avec le très attendu « Marty Supreme ». Le long métrage auréolé d’un succès retentissant dans les salles américaines, a également été nommé neuf fois aux Oscars qui auront lieu dans les prochaines semaines. Ce film bénéficie également d’une attention particulière grâce à la présence de l’une des plus grandes stars masculines actuelles, le franco-américain Timothée Chalamet. Ce premier projet sans son frère pour l’épauler, est une épreuve du feu pour le metteur en scène américain. L’occasion pour lui d’éprouver ses méthodes et ses thématiques.

Deux New-Yorkais à la conquête d’Hollywood :

 

Arielle Holmes, Benny et Josh Safdie sur le tournage de "Mad love in New-York" ©Eleonore Hendricks/Radius

Joshua et Benny Safdie sont tous les deux nés dans les années 1980 à New York. Leurs parents ont divorcé alors qu’ils étaient très jeunes, les deux frères ont donc fait de nombreux allers-retours entre ces deux foyers dans le Queens et Manhattan. Cette identité new-yorkaise a particulièrement imprégné leur cinéma. Comme de nombreux réalisateurs avant eux, la ville est toujours un personnage à part entière de leurs différents projets. 

Les deux frères vont pourtant s’exiler de leur foyer, le temps d’étudier à l’université de Boston. Les Safdie sont toujours inséparables. Bien décidés à faire du cinéma ensemble, ils rentrent à New-York à la fin de leurs études et se lancent en complète indépendance dans le monde cinématographique. Avec peu de moyens mais des idées bien arrêtées sur ce qu’ils veulent proposer, ils montent des projets de courts métrages avec des budgets très modestes. Ces premiers courts métrages leur permettent de se faire connaître dans différents festivals à travers le pays. Ils sont finalement contactés par les producteurs new-yorkais Andy Spade et Anthony Sperduti pour réaliser un court métrage ayant pour sujet le célèbre sac à main créé par la femme d’Andy, Kate Spade. Les deux frères Safdie sont absolument passionnés par le film de Robert Bresson, Pickpocket, sorti en 1959. Ce projet est pour eux un moyen de lui rendre hommage en mettant en scène une kleptomane subtilisant ce type de sac à main. Les Safdie ont déjà pour ambition de proposer un cinéma réaliste très proche du néo-réalisme italien ou de la nouvelle vague française. L’idée est pour eux de proposer des projets quasi documentaires mettant en scène des acteurs non professionnels, qui auraient pour la plupart déjà vécu les situations dans lesquelles ils se retrouvent plongés. Ainsi, ce projet de court métrage est en parfaite adéquation avec leur volonté artistique. The Pleasure of Being Robbed est co-écrit en collaboration avec Éléonore Hendricks, une photographe qui interprète et inspire le rôle principal. Rapidement, le projet prend de l’ampleur et se transforme en long métrage. Les deux frères ont donc l’occasion inespérée de faire leur preuve à un très jeune âge. Joshua a alors 23 ans et Benny seulement 21 ans. Le film est tourné avec des caméras 16mm afin d’amplifier le côté documentaire et réaliste. Ce premier long métrage ne connaît pas un grand succès mais leur permet de se faire connaître. Ils projettent même le film au festival de Cannes dans la sélection de la Quinzaine des réalisateurs

Enrichie par cette première expérience, les deux frères se lancent rapidement dans un projet plus personnel. Pour l’occasion, ils s’entourent cette fois de quelqu’un qui deviendra un collaborateur essentiel dans leur parcours artistique, Ronald Bronstein. Bronstein évolue dans le même cercle artistique new-yorkais que les Safdie. Il est à la fois réalisateur, monteur, et scénariste. Il co-écrit donc avec les deux frères leur projet suivant, Lenny and the kids. Ce long métrage est inspiré directement par l’enfance chaotique des deux réalisateurs. Il met en scène un père fantasque, divorcé, qui va faire vivre de sacrées aventures à ses deux fils alors qu’il les a sous sa garde. Joshua et Benny Safdie gardent les mêmes dogmes que pour leur première réalisation, à savoir un budget très modeste, et une approche réaliste. Ils tournent le film avec des caméras à l’épaule en 35mm afin de mieux suivre les pérégrinations des personnages à travers New-York. Une fois encore, le long métrage est sélectionné dans des festivals et connaît un succès d’estime auprès de la profession. Les deux frères retournent pour l’occasion au festival de Cannes, sélectionné une nouvelle fois dans la Quinzaine des réalisateurs en 2009. 

Pour la suite de leur carrière, les Safdie vont se pencher vers une autre de leurs passions, le sport, et plus particulièrement, le basketball. Fans des New York Knicks depuis leur tendre enfance, Benny et Josh Safdie vont s’atteler à la réalisation d’un documentaire sur la carrière d’un jeune basketteur Lenny Cooke, qui, malgré son talent hors norme au lycée, n’a jamais percé dans le milieu professionnel. Les deux metteurs en scène vont suivre le sportif dans sa nouvelle vie, loin des paillettes pendant plus de trois ans, tout en racontant ses débuts prometteurs. Ce détour vers le documentaire est tout à fait logique, compte tenu de l’importance accordée au réalisme par les deux hommes. Cette expérience concluante, les a convaincus d’intégrer des sportifs, même dans des rôles secondaires anonymes, à leur prochain film, en hommage à leur passion de toujours.


Après ce projet de longue haleine, les Safdie veulent retrouver la fiction et se lancent dans la conception de plusieurs longs métrages. Ils veulent notamment mettre en scène un thriller dans le quartier des diamantaires de New-York. Pour ce faire, ils rencontrent de nombreux professionnels afin de se familiariser à ce milieu plutôt opaque. À cette occasion, ils font la rencontre d’une jeune dessinatrice, qui effectue un stage chez un de ces diamantaires, Arielle Holmes. Cette rencontre est décisive pour les deux frères, puisqu’ils vont être absolument subjugués par l’histoire singulière de cette jeune femme. Ancienne sans-abri toxicomane, elle a su survivre à la jungle new-yorkaise malgré de très nombreuses épreuves. Josh Safdie lui demande de raconter son histoire dans un mémoire qu’il lui payera à la page. Cet ouvrage non publié à l’époque, intitulé « Mad Love in New York City », décrit les addictions destructrices d’Arielle, mais aussi son histoire d’amour tragique avec son compagnon de l’époque, Ilya. Josh, Benny Safdie et Ronald Bronstein travaillent en étroite collaboration avec Arielle Holmes pour adapter cet épisode tragique de sa vie. Rapidement, ils lui proposent le rôle principal et, pour plus de réalisme, font appel à ses connaissances ayant vécu dans la rue. C’est ainsi qu’ils font la rencontre de Buddy Duress, un ami toxicomane d’Arielle qui n’a eu de cesse durant sa vie de faire des allers-retours entre la prison et la rue. Duress est engagé par les deux frères sur le film et va devenir lui aussi une personnalité à laquelle les Safdie vont s’attacher. Mad Love in New York est un véritable choc pour la critique mondiale, et va propulser les frères Safdie sur le devant de la scène. Le réalisme si cher aux réalisateurs est enfin compris et ajoute une tonalité incomparable au long métrage. Le film est même sélectionné en compétition officielle au festival de Venise en 2014. 
 

Le début d’une reconnaissance internationale :

Benny, Josh Safdie et Adam Sandler, ©Julieta Cervantes/A24

Après ce succès, les années de galère sont enfin terminées pour les Safdie. Leurs débuts modestes sont rétrospectivement considérés par la critique comme le point de départ d’un nouveau mouvement du cinéma indépendant américain : le Mumblecore.  Ce mouvement se caractérise par des films à petit budget, d’un réalisme saisissant, souvent interprétés par des acteurs non professionnels.  Parmi les figures de proue de ce courant, on compte des réalisateurs aujourd’hui reconnus tels que Barry Jenkins, Greta Gerwig et Sean Baker.

Cette nouvelle notoriété permet à Josh et Benny Safdie de s’atteler à un projet plus ambitieux, avec en vedette une star montante du cinéma, Robert Pattinson. Avec Good Time, les frères Safdie atteignent l’apogée de leur vision artistique, libérés des contraintes financières qui les avaient auparavant limités. Ce thriller nerveux et épileptique mêle de nouveaux acteurs non professionnels et stars internationales comme Robert Pattinson et Jennifer Jason Leigh. Ils retrouvent également Buddy Duress qui interprète pour l’occasion le rôle d’un dealer plus vrai que nature. Enfin, ils vont s’attacher les services du musicien Oneohtrix Point Never, qui livre une bande originale électronique et envoûtante, qui vient soutenir un montage nerveux au rythme inimitable. Good Time est cette fois sélectionné en compétition officielle au festival de Cannes 2017, confirmant ainsi le nouveau statut des frères Safdie.

En 2019, leur projet sur les diamantaires voit finalement le jour après plus de six ans de gestation. Uncut Gems est produit par le grand réalisateur new-yorkais Martin Scorsese, en collaboration avec le studio A24, studio majeur de la production indépendante américaine, et diffusé directement sur la plateforme Netflix. Benny et Josh Safdie mettent en scène un thriller noir ayant pour cadre les diamantaires, mais aussi le milieu des paris sportifs. Pour ce film, ils vont prendre un peu leurs spectateurs à contre-pied en engageant dans le rôle principal le comédien Adam Sandler, plutôt habitué aux rôles comiques, mais lui aussi 100% new-yorkais. Ils vont aussi s’entourer de basketteurs professionnels de premier plan pour interpréter leur propre rôle. On retrouve notamment Kevin Garnett, ancienne star de la NBA, qui joue un personnage majeur dans l’intrigue du film.

Le long métrage est un immense succès critique et public, à tel point qu’il va faire partie des programmes les plus mis en valeur par la plateforme américaine Netflix.

Malgré cette reconnaissance internationale, la relation entre les deux frères va se tendre, les conduisant à une séparation professionnelle. Les Safdie vont devoir dès lors faire leurs preuves pour montrer qu’ils peuvent réussir l’un sans l’autre.

Josh Safdie et Timothée Chalamet sur le tournage de "Marty Supreme" ©A24

Marty Supreme en solo :

Pour son premier film en solo, Josh Safdie repart presque de zéro. Il commence par une introspection, une autocritique sous substances, qu’il décrit en détail dans ses interviews. Son projet est de réaliser une biofiction sur la vie de Marty Reisman, un pongiste excentrique des années 1950.  Son personnage, une fois fictionnalisé, devient Marty Mauser, un jeune homme ambitieux déterminé à devenir le meilleur joueur de Ping-Pong au monde. Safdie prend un soin particulier à la mise en place de son projet. L’écriture débute en 2019 et s’étend sur près de quatre ans, toujours en collaboration avec son partenaire de toujours Ronald Bronstein. En Parallèle, il choisit très tôt Timothée Chalamet pour incarner le personnage principal, afin de lui permettre de se préparer à ce rôle exigeant. Safdie exige de Chalamet un entraînement rigoureux pour exécuter les coups de ping-pong nécessaires au scénario. Il impose même à l’acteur de porter des lentilles modifiant sa vision afin que ses lunettes offrent une correction authentique.
Le réalisateur prépare tout aussi méticuleusement son tournage en explorant les rues new-yorkaises ayant conservé un charme d’antan. Inspiré par le film Orchard Street de Ken Jacobs, Safdie visite plusieurs immeubles de cette rue emblématique de New York, découvrant des bâtiments restés intacts en raison de conflits familiaux. Il recherche également des commerces ayant préservé une certaine image d’époque, tels que des tanneurs, des fourreurs, des teintureries et des magasins de chaussures, afin de conserver une atmosphère typique des quartiers populaires.
S’inspirant du cinéma direct, Safdie perçoit la vie comme une construction cinématographique. Pour Marty Supreme, l’ambition n’était pas de donner l’impression d’un voyage dans le temps, mais de faire un film contemporain tourné en 1952. 
L’atmosphère du long métrage est renforcée par des musiques électroniques new-age des années 80, soigneusement intégrées dans le script pour créer une ambiance et un rythme unique. 
Joshua Safdie s’est inspiré de réalisateurs emblématiques du Nouvel Hollywood comme Scorsese, Altman et Peckinpah. Il cite également le film McCabe & Mrs. Miller de Robert Altman, avec Warren Beatty, pour l’utilisation de silhouettes et de seconds rôles non professionnels, renforçant ainsi la crédibilité des scènes. Cette quête de réalisme se manifeste également dans sa méthode de travail : absence de marques au sol, forte place accordée à l’improvisation des acteurs, et utilisation fréquente de deux caméras pour capter l’énergie brute des performances. Le film Marty Supreme incarne donc pleinement cette approche radicale. Ce perfectionnisme jusqu’au-boutiste contribue à la réussite du film, qui est devenu le plus rentable de l’histoire d’A24. 
Benny Safdie, quant à lui, a connu le succès en tant qu’acteur dans des films de réalisateurs renommés, tels que Licorice Pizza de Paul Thomas Anderson et Oppenheimer de Christopher Nolan.  Son premier grand film en tant que réalisateur en solo, Smashing Machine, est sorti quelques mois avant Marty Supreme, produit et distribué lui-aussi par A24.  Malgré leur séparation professionnelle, les deux frères se retrouvent une nouvelle fois ensemble dans les salles obscures.
 

Les frères Safdie, figures singulières du cinéma contemporain, se distinguent par leur souci de réalisme et l’emploi de techniques documentaires. Leurs films, souvent ancrés dans des quartiers défavorisés de New York, loin des clichés habituels, plongent le spectateur dans des univers authentiques et vibrants. C'est notamment le cas de Marty Supreme, où Josh Safdie a cherché à repousser les limites de la représentation réaliste à l’écran. En somme, les frères Safdie offrent un cinéma intense, où le rythme effréné du montage, étroitement lié à la musique, et l’esthétique brute captivent le spectateur, offrant une immersion totale dans des récits urbains poignants. Reste à voir à présent si la séparation professionnelle des deux frères connaitra une issue heureuse, par le couronnement de Joshua Safdie à la prochaine cérémonie des Oscars.

 

 

Raphaël BLEINES-FERRARI

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