Maggie Gyllenhaal, anatomie du cœur féminin
Date de publication : 24.03.26
Égérie du cinéma d’auteur américain
Née en 1977 à New York, elle a grandi au sein d’une famille profondément ancrée dans le milieu du cinéma. Son père, Stephen Gyllenhaal, issu d’une lignée d'aristocrates suédois, est un réalisateur de films d’auteur et de séries télévisées. Sa mère, Naomi Foner Gyllenhaal, est une scénariste reconnue, notamment pour son travail sur le film culte À bout de course du célèbre cinéaste Sidney Lumet, qui lui a valu une nomination aux Oscars en 1989.
Très jeune, elle déménage à Los Angeles en raison de la carrière de ses parents. Elle retourne toutefois dans sa ville de naissance, pour étudier la littérature à la prestigieuse université new-yorkaise de Columbia. Elle se rend également à Londres pendant un été pour participer à un séminaire de théâtre à la Royal Academy of Dramatic Art, bien déterminée à en faire son métier. Son parcours universitaire et son entourage familial ont nourri en elle une passion sincère pour le cinéma et une cinéphilie exigeante.
Elle débute sa carrière d’actrice en interprétant des rôles de seconds plans dans des longs métrages dirigés par son père. Elle connait également un certain succès au théâtre, à Broadway où elle brille sur les planches.
C’est finalement au début des années 2000 qu’elle atteint une certaine notoriété, en interprétant le personnage d’Elizabeth Darko dans le film d’auteur devenu culte Donny Darko. Son propre frère, Jake Gyllenhaal, y tient d’ailleurs le rôle-titre et connaîtra une carrière tout aussi fulgurante que la sienne. En 2002, elle accède à une renommé internationale en interprétant le personnage principal dans La secrétaire. Ce rôle marquera profondément Maggy Gyllenhaal et symbolisera à lui seul sa carrière et ses obsessions. Dès lors, elle n’hésitera pas à se mettre en danger dans des rôles complexes, souvent centrés sur la sexualité féminine.
Dans La secrétaire, elle incarne une jeune femme dépressive sortie d’un hôpital psychiatrique pour s’être automutilée. Cette jeune femme, Lee, décroche un poste de secrétaire et trouve un épanouissement personnel dans une relation charnelle et sadomasochiste avec son employeur, un avocat singulier. Maggy Gyllenhaal livre une performance magistrale, lui valant de nombreux prix dans des festivals nationaux et internationaux de films d’auteur. Forte de ce succès critique et publique, elle va alors enchainer les projets de réalisateurs reconnus du cinéma indépendant comme Spike Jonze (Adaptation), Georges Clooney (Confession d’un homme dangereux), Mike Newell (Le sourire de Mona Lisa), Oliver Stone (Wall Trade Center), et même le français Olivier Assayas (Paris, je t’aime).
Dans Sherrybaby de Laurie Collyer, Maggy Gyllenhaal livre une interprétation remarquable dans le rôle de Sherry Swanson, une héroïnomane fraîchement sortie de prison. Le film retrace le parcours de Sherry, déterminée à se libérer de sa dépendance et à renouer avec sa fille. La comédienne s’attache une nouvelle fois à brosser un portrait de femme non conformiste, en sortant ainsi des stéréotypes. Pour cette formidable interprétation, elle est nommée au Golden Globe de la meilleure actrice dans un rôle dramatique en 2007.
Maggy Gyllenhaal va ensuite faire sa première incursion dans le blockbuster à grand spectacle en remplaçant au débotté Katy Holmes, dans The Dark Knight. Le film rencontre un énorme succès au box-office mondial et est considéré aujourd’hui comme le meilleur film de super héros de tous les temps. The Dark Knight est une telle réussite qu’il est nommé dans de nombreuses catégories aux Oscars 2009, évènement extrêmement rare pour un film de super héros. Loin de chercher à s’imposer dans le cinéma grand public, Gyllenhaal privilégie des projets plus modestes signés par des réalisateurs de renom. On la retrouve donc l’année suivante à l’affiche d’Away we go de Sam Mendes, où elle interprète un personnage secondaire assez marquant. LN, une universitaire amie des deux personnages principaux, se sent vexée lorsqu’ils lui offrent une poussette pour son enfant en bas âge. Ce cadeau, bien intentionné, l’enferme néanmoins dans un rôle de mère conventionnelle qu’elle cherche activement à éviter.
Dans Crazy Heart, elle joue le rôle d’une journaliste, Jean Craddock, élevant seule son enfant de quatre ans, qui tombe amoureuse d’une vieille gloire de la country devenue alcoolique et désabusé. Elle est nommée pour ce rôle à l’Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle en 2010.
Dans la même veine, on peut également noter son personnage dans la comédie romantique Oh My god ! en 2011, où elle interprète la fille féministe de l’inventeur du vibromasseur. Ce film explore avec finesse la question complexe de l’hystérie féminine et son traitement atypique par l’orgasme. Au-delà de la comédie légère, ce long métrage s’intéresse à la place des femmes dans la société Victorienne. On y retrouve donc les thématiques féministes chères à l’actrice qui tout au long de sa carrière à cherché à faire passer des messages forts à travers ses divers rôles.
Dans les années 2010, Maggy Gyllenhaal s’est également illustrée sur le petit écran, jouant dans deux séries majeures qui lui ont valu une reconnaissance accrue. En 2014, dans la mini-série britannique d’espionnage The Honourable Woman, elle incarne Nessa Stein, une femme d’affaires anglo-israélienne prise dans une machination politico-économique complexe qui la marquera profondément. Ce rôle lui permettra d’enfin obtenir une récompense prestigieuse, le golden globe de la meilleure actrice dans une série dramatique.
Entre 2017 et 2019, elle produit et joue dans la série The Deuce pour la prestigieuse chaine du câble HBO. David Simon, le créateur de la série culte des années 2000, The Wire, connue pour son exploration réaliste du trafic de drogue à Baltimore, nous offre une nouvelle série qui nous plonge cette fois dans l’univers du porno. Maggy Gyllenhaal y interprète une prostituée New-Yorkaise qui va gravir les échelons de l’industrie pornographique dans les années 1970. L’actrice démontre une fois de plus sa volonté de se dépasser en incarnant des personnages féminins complexes et nuancés.
Une réalisatrice engagée
Dès le début des années 2020, elle se lance derrière la caméra, animée par la volonté de proposer des portraits de femmes non conventionnels. Lors d’interviews, elle évoque souvent le bouleversement profond qu’elle a éprouvé en visionnant Trainspotting au cinéma. C’est ce même impact émotionnel qu’elle aspire à transmettre à travers ses propres longs métrages. Pour son premier projet, elle se lance dans l’adaptation d’un roman d’Elena Ferrante, The lost daughter. Elena Ferante, figure mystérieuse dont peu connaissent la véritable identité, a accepté de céder les droits d’adaptation de son œuvre, notamment en raison de son admiration pour Maggie Gyllenhaal. Cette dernière a fait preuve d’une efficacité remarquable, achevant l’écriture du scénario en moins d’un an. Pour l’occasion, elle s’entoure d’acteurs de renom tels qu’Olivia Coleman, Dakota Johnson, Jessie Buckley, Ed Harris et Paul Mescal. Elle confie également un rôle crucial à son époux, l’acteur Peter Sarsgaard. Dans The Lost Daughter, le personnage principal, Leda est une femme brillante et accomplie dans sa carrière, mais elle a du mal à concilier ses ambitions professionnelles avec son rôle de femme et de mère. C’est une personne ordinaire, sans trouble mental, qui n’a tout simplement pas d’instinct maternel. Lors de ses vacances en Grèce, elle développe une obsession pour une jeune mère de famille, se reconnaissant en elle. Étonnamment, cette jeune mère, Nina, est fascinée par la confiance et l’intelligence de Leda, aspirant à incarner elle aussi une telle prestance. Malgré son apparence de sérénité, Nina est à bout, illustrant les difficultés rencontrées par les femmes dans la maternité.
Maggy Gyllenhaal s’appuie sur son expérience d’actrice pour développer sa propre méthode de réalisatrice. Elle comprend que les acteurs ont besoin d’espace, d’amour et de réconfort, et s’efforce de créer un tel environnement sur son plateau. Elle laisse une grande part à l’improvisation afin que chacun puisse s’exprimer durant les scènes. Pour la partie technique, elle consacre beaucoup de temps à la préparation de ses plans avec sa cheffe opératrice, Hélène Louvart, reconnue pour son travail sur des productions d’auteurs tels que Jacques Doillon, Agnès Varda, Larry Clark et Marc Recha. Pour le montage, elle collabore avec Affonso Gonçalves, monteur brésilien aguerri ayant collaboré avec de grands réalisateurs comme Jim Jarmush ou Todd Haynes.
Cette première expérience en tant que réalisatrice est un franc succès, qui se solde par un prix du meilleur scénario au festival de Venise en 2021. Le film est également nommé de nombreuses fois aux Oscars en 2022. Il sort dans le monde entier sur Netflix et permet à Maggy Gyllenhaal de se faire un nom en tant que réalisatrice.
Elle fait un retour remarqué, cette année avec The Bride! , un remake audacieux du film de 1935 La fiancée de Frankenstein, qui avait profondément marqué les esprits à sa sortie. Maggy Gyllenhaal ne cherche pas à coller précisément à l’œuvre originale. Elle signe ici une oeuvre post-genre, mêlant des tonalités variées afin de briser les conventions. Ce long métrage, qu’elle dédie à ses filles, explore l’oppression des femmes par le patriarcat et la quête d’émancipation, incarnée dans une histoire d’amour épique transcendant le temps et la mort. La fiancée devient la réincarnation de la colère des femmes victimes de violence, le symbole d’une révolte féminine visant à s’emparer du pouvoir sur des hommes monstrueux. Amoureuse inconditionnelle de New York, elle met en lumière la ville à travers des séquences à l’esthétique soignée. The Bride! n’est pas qu’un simple film : c’est une ode au septième art, pensé pour être découvert dans les salles obscures. Pour ce long métrage ambitieux, elle reste fidèle à ses proches collaborateurs, et s’entoure de figures de confiance, notamment son mari Peter Sarsgaard et son frère Jake Gyllenhaal. Elle retrouve également des artistes avec qui elle a déjà partagé le succès, tels que Jessie Buckley, sa muse, et Christian Bale, qu’elle avait côtoyé dans The Dark Knight.
Son approche sur le tournage est également plus atypique : avant chaque scène, elle demande à son équipe de crier pour insuffler l’énergie nécessaire aux scènes, une méthode qui a aidé Christian Bale à modeler la voix du monstre de Frankenstein. L’atmosphère sur le plateau, imprégnée de cette ferveur punk, reflète sa volonté de repousser les limites artistiques.
Pour The Bride!, elle modifie son équipe technique afin de sortir de l’esthétique réaliste et terre à terre de The lost daughter. Elle confie la direction de la photographie à Lawrence Sher, collaborateur de Todd Phillips, oscarisé pour son travail sur Joker en 2020. Le montage est assuré par Dylan Tichenor, figure incontournable d’Hollywood grâce à ses collaborations avec Paul Thomas Anderson.
Comparé à The lost daughter, The Bride! explose dans une folie cinématographique assumée, flirtant avec des extrêmes où chaque scène est une quête de l’intensité pure.
Avec The Bride!, elle signe un manifeste féministe, artistique, et engagé, un film-monstre qui hurle sa vérité à travers des images puissantes et une narration affranchie des normes.
Maggy Gyllenhaal s’affirme comme une figure incontournable du cinéma contemporain grâce à son engagement féministe et sa volonté de briser les stéréotypes. Que ce soit à travers ses choix d’actrice ou sa vision de réalisatrice, elle offre des portraits de femmes authentiques et complexes, loin des représentations manichéennes. Son parcours inspirant contribue à redéfinir les normes d’un paysage cinématographique encore trop marqué par la domination masculine.
Raphaël BLEINES-FERRARI