Le Joueur de Go : Quand le poids de l’honneur devient un fardeau
Échecs et go, même combat ?
Au premier abord, les règles du jeu de go peuvent sembler compliquées pour ceux qui n’y sont pas initiés. Mais elles sont en réalité assez simples : vous jouez soit les blancs, soit les noirs, et devez à tour de rôle placer vos pièces afin de construire votre territoire et encercler votre adversaire. Il est ainsi facile de comprendre pourquoi ce jeu de stratégie oriental est souvent comparé aux échecs, bien plus célèbres en Occident.
Le Joueur de Go peut d’ailleurs lui aussi être comparé à certaines œuvres audiovisuelles occidentales traitant des échecs. Comme dans la série à succès Le Jeu de la dame ou encore le long-métrage Le Prodige sur la vie du champion d'échecs américain Bobby Fischer, le film de Kazuya Shiraishi s’attarde, à la fois dans son scénario et dans son esthétisme, sur le jeu en lui-même, mais surtout sur la manière utilisée pour gagner. Et dans Le Joueur de Go, on ne peut gagner qu’avec honneur, ou en tout cas c’est ce qu’on essaye de nous faire croire.
Le manichéisme de l’honneur
Car, à l’image des deux camps représentées d’un côté par les blancs et de l’autre par les noirs sur le plateau de go, l’honneur au Japon est une notion extrêmement manichéenne. Dans ce monde, vous pouvez vivre avec respect, mais pouvez aussi mourir en jetant le déshonneur sur votre réputation et celle de votre lignée. Ce thème de l’honneur, on peut également le retrouver de façon très intense dans la superbe série Shōgun, qui met face à face les valeurs et coutumes nippones avec les idéaux d’un pilote anglais découvrant le pays du soleil levant en plein 17ème siècle.
Mais là où Shōgun faisait se confronter le point de vue d’un occidental avec celui des locaux, Le Joueur de Go nous dévoile un samurai, symbole même de l’honneur dans ce Japon moyenâgeux, qui se met lui-même à douter de ses croyances initiales. À mesure que l’on comprend que sa déchéance est en réalité la faute de la perception presque religieuse de l’honneur dans la société nippone, l’ancien guerrier va décider d’enfin sortir de son exil pour trouver vengeance.
La vengeance, mais à quel prix ?
La cible de cette vengeance n’est autre qu’un second samurai déchu, que le film va rapidement opposer à Kakunoshin Yanagida, là encore via leurs perceptions respectives de l’honneur. Toutefois, si les pierres de go resteront noires ou blanches jusqu’à la fin de l’intrigue, le rapport à l’honneur du personnage principal va donc petit à petit se teinter de gris pour en révéler une vision beaucoup plus complexe.
Dès la deuxième partie du long-métrage, la question de la vengeance va aller de pair avec celle de l’honneur, tandis que Yanagida oscille entre ce désir primaire et la volonté de rester dans le droit chemin. Et bien que l’histoire se conclue de manière très satisfaisante, il est intéressant de noter qu'elle ne nous laisse pas sur la fin du voyage du héros (comme dans de nombreuses autres œuvres de fiction), mais plutôt sur son début.
Ce n’est évidemment pas la seule chose que l’on pourrait dire sur Le Joueur de Go. Le film est magnifique, tant sur sa mise en scène, sa photographie ou ses lumières que sur sa musique. Certaines scènes, notamment dans la seconde moitié, vous restent pendant des heures en têtes, et les différents acteurs effectuent un travail extrêmement convaincant avec leurs personnages respectifs. Mais ce qui vous hante le plus lorsque les crédits défilent, c’est avant tout l'extrême contentement d’avoir pu être le témoin d’une œuvre tellement japonaise qui, pourtant, est parvenu à mettre en exergue les limites d’une société où le poids de l’honneur peut devenir un fardeau.
Augustin OLIVIER